Casa Anfa : Une modernité urbaine apprivoisée par l’ancrage culturel
Par Amina Boubia
Cet article a également été traduit en anglais ; vous pouvez le lire ici


“C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante ”
— Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
Comment donner du sens à un nouveau pôle urbain ? Quelles sont les bonnes pratiques à retenir pour faire d’une centralité moderne une destination culturelle? La réponse apportée par l’Agence Urbaine de Développement d’Anfa (AUDA) dans le cas du développement de Casa Anfa est celle de l’ancrage culturel, que ce soit à travers la valorisation de l’héritage historique des lieux ou l’effervescence culturelle contemporaine d’Anfa Park.
Souvent, les architectes de renommée internationale perçoivent dans un aérodrome l’opportunité d’un grand vide à remplir, tandis que les acteurs sur place, plus proches des réalités locales, y détectent les marques d’une histoire pouvant servir de tremplin à une modernité ancrée dans le passé. L’urbanisme contemporain aime la table rase, mais l’AUDA prend toute la mesure de l’héritage précis qui s’offre à elle, préférant pour Casa Anfa l’hypothèse du palimpseste.
Au début se trouve ainsi la découverte et la construction d’un mythe qui commence par une piste : une ligne orientée 03/21, qui aimante encore l’imaginaire quand elle n’aimante plus les avions. Avant de devenir l’axe d’une future centralité, cette piste fut une couture entre la terre et le ciel sous l’égide des vents dominants. Le lieu, l’un des tout premiers aérodromes du XXᵉ siècle, était appelé Camp Cazes, puis aérodrome d’Anfa. Il a vécu la vulnérabilité des aéronefs, portant la promesse du départ et l’adrénaline de l’atterrissage. Il a vu l’Aéropostale et ses héros Mermoz et Saint-Exupéry s’envoler vers Toulouse et Saint Louis et en revenir.
Après l’odeur du courrier, il a connu le poids des munitions et la solennité des tractations entre États, avec une partition du terrain (français d’un côté, américain de l’autre) suite au débarquement de 1942 ; il a été témoin des pas de Roosevelt, Churchill, de Gaulle et du jeune sultan Mohammed Ben Youssef lors de la Conférence d’Anfa. Plus tard, l’aéroport a salué Johan Cruyff un soir d’amitié sportive entre le club de football casablancais du Wydad et le FC Barcelone. Enfin, le transport de missives, de matériel et d’hommes a laissé la place à une ultime forme de transmission : celle de la formation des pilotes de ligne de la Royal Air Maroc (RAM).


Néanmoins, une fois cette histoire redécouverte, comment transformer l’infrastructure monofonctionnelle d’un aérodrome en écosystème urbain complexe ? Concrètement, comment passer du tarmac à la place, du hangar à l’équipement culturel, du contrôle aérien à la gouvernance urbaine ? À ces questions, Casa Anfa répond par la cohabitation assumée des temporalités. En 2006, la nouvelle vision urbaine n’efface pas cet héritage : elle le convertit. Les chantiers en cours parlent le présent ; les bâtiments réhabilités tiennent le passé par la main. La modernité architecturale programmée sur 350 hectares (dont 100 dévolus à la respiration végétale) est une broderie nouvelle sur un tissu ancien, une reprise soignée qui laisse volontairement visible, comme une belle pièce de ravaudage, la trame d’origine. On aurait pu aplanir, oublier. On a choisi, au contraire, d’apprivoiser, à l’instar du Petit Prince avec le renard. L’étymologie dit la méthode : rendre propre à la maison, au domus.
Dans un contexte où la capitale économique s’apprête à accueillir un port de croisière et cherche à s’affirmer comme destination touristique, l’AUDA (et c’est là son intuition) n’érige pas la mémoire de Casa Anfa en reliquaire ; elle en fait une ressource. La mémoire n’est pas tenue à distance telle un « patrimoine » ; elle est intériorisée sans être instrumentalisée. Elle devient le carburant discret d’une identité urbaine refusant toute folklorisation décorative. Ce qui fut aérodrome devient un quartier d’affaires, de résidence et de loisirs assumant l’aéroport comme l’une de ses rhétoriques fondatrices.
Les mots venant à l’esprit lorsque l’on découvre les espaces déjà construits de la première tranche aux côtés de ceux en cours ou en attente de transformation sont liés au rêve, à l’escapade, à l’escale, au voyage ; et ce alors que Casablanca est souvent associée au chaos des grandes villes en perpétuel mouvement, à l’image de la métropole sombre dépeinte dans le film marocain Casanegra, contrepoint contemporain à la légende cinématographique américaine en noir et blanc.
Le contraste entre l’ancien et le nouveau est saisissant, car il est porteur d’une dynamique créatrice, à l’image de ce que l’on peut ressentir dans d’autres métropoles telles Londres ou Berlin, ayant subi incendies ou bombardements. Aux deux extrémités de l’ancienne piste, les nombres 03 et 21 ont été préservés, tandis qu’un circuit pédagogique a été mis en place le long de l’axe du parc, faisant de la course, des distances et de l’histoire de l’aviation un récit à ciel ouvert. D’autres traces apparaissent ici et là. Des avions ayant marqué l’histoire du Maroc campent au niveau du siège historique de la RAM, tandis que les impressionnantes structures métalliques des anciens hangars ayant abrité les ateliers aéronautiques d’entretien et de réparation attendent leur reconversion en un campus de startups doté d’une halle gourmande.


Un peu plus loin, l’ancienne aérogare a achevé sa mue en musée de la photographie afin de relater la grammaire des lieux : cette histoire d’avenir. Les tours de contrôle et de météo, silhouettes techniques devenues totems, tutoient les tours bien plus hautes et lisses de Casablanca Finance City (CFC). La verticalité des tours projetées, comme celle aux moucharabiehs du siège de la CIMR, souligne l’horizontalité du parc et cadre un avenir marocain créatif et entrepreneurial, enraciné dans un récit pleinement assumé et valorisé.


Le district culturel annoncé (20 hectares dédiés) mérite, pour sa part, d’être pensé comme un archipel. La tentation de la concentration (faire quartier de musées, ou quartier des spectacles) court circuiterait le tissu de proximité. Mieux vaut imaginer des polarités à distance de marche, reliées par des promenades qui sont elles mêmes des œuvres d’urbanisme, et par des points de vue qui font du parc un long belvédère. L’ancienne aérogare deviendra sans aucun doute l’un de ces phares ; une halle réhabilitée, un autre ; un dortoir renaissant de ses cendres, un troisième. Entre les pôles, des lieux de l’ordinaire : cafés, ateliers, petites scènes, cours, allées, bancs. La ville réussit quand l’exceptionnel n’y écrase pas l’ordinaire ; quand l’ordinaire y est assez bon pour qu’on s’y attarde.




Les transformations engagées sur les prochaines tranches vont dans ce sens. D’immenses arcades rappelant la Station F parisienne font peau neuve afin d’accueillir des biennales d’art contemporain, pendant qu’un bâtiment filiforme aux lignes horizontales s’apprête à abriter une résidence d’artistes. L’ancien poste de commandement à l’entrée majestueuse avec son imposante colonnade est également en attente d’une nouvelle vie. A mi-chemin, un patchwork de petits chalets, semblant sortis tout droit d’un conte de fée, surgit de façon aussi inattendue qu’inespérée, tout comme ce bâtiment orientaliste sorti des mille et une nuits, destiné à la restauration. On mesure alors ce que l’on doit à la cohérence narrative : « C’est véritablement utile puisque c’est joli », selon le Petit Prince. Casa Anfa n’est pas seulement un plan directeur : c’est une histoire pleine de digressions que l’on raconte et que l’on habite.


Le cœur battant de ce projet de nouvelle centralité urbaine n’est autre qu’Anfa Park, appelé à relier tous ces lieux en devenir grâce à une superficie de 50 hectares. Les 20 hectares déjà ouverts sur la centaine d’hectares d’espaces verts prévus sur l’ensemble du projet, parc compris, pour une population projetée de 100 000 habitants et 100 000 actifs, jouent actuellement le rôle de laboratoire in situ. L’AUDA, vouée à s’effacer quand la transformation sera accomplie, utilise en effet la première tranche achevée du parc comme un mini-lab culturel. Y sont testés usages, circulations, scénographies, programmations. Aussi, dans une perspective expérimentale, l’AUDA accepte d’essayer, d’échouer parfois, afin d’ajuster et de corriger. Si un concept store de jeunes créateurs n’a pas trouvé son écosystème, le wifi gratuit en revanche, discret catalyseur d’appropriation par une jeunesse connectée, a produit davantage de flux et de séjours que bien des aménagements onéreux.
Il faut insister sur la manière dont le parc fabrique déjà du commun. La gratuité d’accès, l’évidence des parcours, les aires de jeux et les agrès sportifs, un skatepark sans intimidation, des terrains de pétanque qui sentent l’après midi et les histoires, un maillage d’événements qui ne fétichise pas l’exceptionnel : autant de dispositifs qui autorisent à la fois l’habitude, l’irrégularité et la surprise. La diversité sociale et générationnelle, renforcée par l’accessibilité à pied depuis les quartiers voisins, dont une part importante de Hay Hassani, n’est pas un mantra : c’est une observation. L’urbanité naît d’un frottement juste : ni promiscuité subie, ni entre soi juvénile. Dans cette écologie humaine, les pratiques culturelles sont des passerelles, pas des bastions.
Suivant cette éthique, la programmation culturelle et événementielle a été convoquée avec intelligence. On a parfois tendance à plaquer des citations comme on colle des slogans. À Anfa Park, la référence à Saint Exupéry excède la coïncidence anecdotique de l’Aéropostale. Elle confère au site une pédagogie sensible : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » La phrase, tant citée qu’on la croit usée, retrouve ici sa fraîcheur : elle devient méthode de projet.


La littérature, notamment, est très présente à travers le Book Club d’Anfa Park, qui offre un accès gratuit aux livres tout en organisant des rencontres et événements littéraires. Ainsi, à intervalles réguliers, des dizaines de personnes se retrouvent autour du kiosque du Book Club à l’occasion de séances de lecture hors ligne, durant lesquelles les participants mettent de côté leurs téléphones et passent du temps à lire. De même, l’organisation du Salon International du Livre Enfant et Jeunesse (SILEJ) depuis trois ans est une façon d’inscrire l’héritage littéraire dans la durée. La dernière édition, organisée en partenariat avec la Fondation Antoine de Saint Exupéry, a attiré plus de 80 000 visiteurs en une semaine. Lire, dans un ancien aéroport, c’est reconfigurer l’idée même de « destination ». Le livre, comme l’avion hier, transporte à travers les espaces-temps.
Cette durée ancrée, Casa Anfa l’accorde aux pratiques exigeantes. L’équilibre est fin : davantage de festivals que de concerts, donc plus de temporalités intenses et brèves que de ponctuation régulière ; mais les festivals tendent à revenir suivant un rythme familier, souvent annuel ; preuve qu’un parc peut absorber la ferveur collective sans renier son identité. Les évènements annuels phares d’Anfa Park, les festivals internationaux de musique Jazzablanca et Timeless, trouvent ici un site offrant une parenthèse littéralement « hors du temps » ; tout comme le Cinéma sous les étoiles, qui permet, deux fois par an, un moment d’évasion et de contemplation entre ciel et terre.




Quant aux résidences artistiques, elles instaurent un autre rythme. Elles donnent à voir un travail, un processus, une lenteur. Ainsi, le laboratoire continue d’ajuster ses mélanges, conscient que la qualité d’un lieu se mesure au résidu qu’y laissent les événements après leur départ ; après la clôture, par exemple, d’une fan zone éphémère, le temps d’une grande compétition sportive. « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. » La leçon du Petit Prince éclaire les investissements immatériels d’un projet urbain : ce que la ville donne sans calcul immédiat lui revient sous forme de fidélité.
Au delà du rendement, l’AUDA intègre des initiatives œuvrant à la diversité et à la solidarité, telles que les marches inclusive et solidaires, ou encore l’appui à des acteurs culturels de la scène culturelle avoisinante, portée notamment par l’association Education artistique et culturelle-L’Boulvart. L’agence est ainsi partenaire et sponsor depuis plus de 15 ans du festival L’Boulevard, l’évènement phare de cette association pionnière dans les années 1990 de la scène musicale et urbaine marocaine. Ce temps là a une puissance politique : il autorise la réappropriation douce des lieux par un public qui n’y serait pas venu, ou pas resté. L’enquête de satisfaction qui montre un usage majoritairement piéton n’est pas une simple statistique : c’est un symptôme de la proximité retrouvée, de la ville rendue à des distances franchissables.
Cependant, cette fabrique du commun ne saurait pleinement s’accomplir sans une réflexion accrue sur l’accessibilité dans toutes ses formes, qu’elle soit communicationnelle physique, socio-économique ou artistique. En effet, à mesure que le projet prend forme, des défis se font jour. Le premier relève de la communication : pour que le récit du lieu circule davantage, l’AUDA gagnerait à partager plus régulièrement et plus largement non seulement la progression des chantiers, mais aussi et surtout les étapes franchies concernant les projets d’ingénierie culturelle. De même, certaines offres déjà existantes, telles que l’accès gratuit au wifi à Anfa Park qui, pour de nombreux jeunes visiteurs, constitue un véritable déclencheur d’appropriation, gagneraient à être connues plus communément. A cet égard, un second défi tient au confort d’usage : les enquêtes menées sur site soulignent la nécessité d’augmenter les espaces ombragés à Anfa Park, essentiels à la détente, à la flânerie et à la lecture, considérées comme centrales à l’expérience que l’AUDA cherche à renforcer.
Par ailleurs, l’accessibilité passe par les prix, qui peuvent créer une barrière, parfois invisible mais bien réelle, à la venue des habitants des quartiers environnants. Au-delà des prix liés à la restauration sur place, cette barrière perçue est essentiellement alimentée par la billetterie des deux festivals à succès : Timeless et Jazzablanca. C’est pourquoi, une programmation renforcée en initiatives associatives et solidaires, gratuites ou partiellement gratuites, s’impose comme un levier puissant. Dans ce sens, Jazzablanca comprend depuis 2013 une programmation gratuite se déroulant Place des Nations Unies. De même, Casamémoire, L’EAC-Boulvart et d’autres acteurs culturels locaux bien ancrés dans les quartiers voisins donnent des exemples probants de bonnes pratiques à cet égard. Enfin, en termes de curation, diversifier le contenu de l’offre artistique et culturelle permettrait d’élargir le spectre des publics, en attirant davantage les riverains. Il s’agit là d’une condition essentielle pour que Casa Anfa se concrétise en un lieu poreux, accueillant, et traversé. Diminuer la « barrière à l’entrée », qu’elle soit perçue ou réelle, est la clé pour que l’AUDA ancre durablement sa vocation d’une centralité inclusive et équitable. En œuvrant à démocratiser l’accès à la culture, l’effervescence culturelle se renforcera, et avec elle, une plus forte attractivité touristique.
De nombreuses initiatives de l’AUDA s’insèrent précisément déjà dans une telle approche, et ce malgré le fait qu’il s’agisse d’une entreprise privée. En effet, la grande majorité de la programmation d’Anfa Park n’est pas payante, et dans certains cas, la participation aux frais est modeste. A titre d’exemples, le Cinéma sous les étoiles est gratuit et l’accès au SILEJ pour 5 dirhams est symbolique. Aussi, Jazzablanca est suivi pendant un mois du festival gratuit Anfa Park en fête. Surtout, afin d’encourager une plus grande démocratisation de la culture à moyen et long terme en étroite coopération avec l’AUDA, une plus forte volonté dans ce sens de la part des acteurs étatiques aux échelles locales et nationales, de même que des moyens et pouvoirs plus importants octroyés aux ministères concernés se révèlent indispensables.
Pour l’heure, grâce à la vision qu’entretient l’AUDA de la première tranche comme d’un laboratoire d’expérimentation culturelle, le futur quartier, dans ses tranches suivantes, héritera d’une intelligence itérative accumulée par l’usage. C’est rare, et c’est précieux. Si Casa Anfa tient la pédagogie patiente de l’essai erreur comme on tient une boussole, alors elle fera plus que réussir une reconversion : elle inventera une manière marocaine de conjuguer mémoire et modernité. Et, comme dans les histoires qu’on aime, ce qui fut un aéroport redeviendra ce que tout lieu doit être : un départ et une arrivée, une aventure et un foyer, une machine à fabriquer du commun à partir des fragments d’un siècle. C’est la juste mesure d’un quartier qui, en apprivoisant son passé, apprivoise ses habitants et son voisinage ; qui l’adoptent en retour.
À PROPOS DE L’AUTRICE
Amina Boubia est politiste, spécialisée dans la culture et la région MENA, et directrice académique du département Communication & Médias à l’Université Internationale de Rabat (UIR).
Sa thèse de doctorat a porté sur les dynamiques sous-jacentes au rapide développement des festivals de musique au Maroc. Parmi ses publications académiques figure l’article « ‘Artivism’ in the Arab world: A major driving force towards democracy » (IEMed Mediterranean Yearbook). Son article le plus récent s’intitule : « South is the New Cool: Centering Cultural Studies through Anchoring at Rabat International University: A Case Study from the Burgeoning Public-Private Academic Sphere in Morocco » (Middle East Journal of Culture and Communication).
Avant de rejoindre l’UIR, Amina a travaillé dans la philanthropie et le développement des arts à Londres. Elle a également écrit très régulièrement en tant que chroniqueuse et correspondante pour des magazines marocains d’actualité et de culture (Le Journal Hebdomadaire, Dîn wa Dunia).
À PROPOS DE GCDN BRIEFS
GCDN Briefs est une série d’articles mettant en lumière les perspectives des membres du Global Cultural Districts Network (GCDN) et d’experts associés sur des thèmes et enjeux pertinents pour le quotidien des quartiers culturels. Conçus pour faire le point sur la situation et proposer des recommandations concrètes, ces articles complètent les projets de recherche annuels du GCDN et favorisent la diffusion d’idées et de bonnes pratiques, tant au sein du réseau qu’au-delà.

